Comprendre le Trading Haute Fréquence (pour faire trembler Wall Street)

Économie 20 octobre 2016

Comprendre le Trading Haute Fréquence (pour faire trembler Wall Street)

Dans la pratique, on doit se méfier de beaucoup de choses, mais surtout de soi-même, c’est-à-dire de la nature humaine disait le trader Jesse Livermore, considéré comme l’un des meilleurs traders contemporains.

Et c’est bien connu : l’ennemi n°1 du trader, c’est lui-même. Un trader a beau être un grand stratège, il reste malgré tout un homme contrôlé par ses émotions… Et ses émotions le poussent parfois à prendre des décisions complètement irrationnelles (et à perdre beaucoup d’argent).

Alors imaginez que le trading ne soit plus influencé par la psychologie humaine, et que des robots hyper puissants, sans cerveau ni émotions remplacent ces hommes en costard qui brassent des millions…

Vous vous croyez dans un scénario de science fiction ? Vous vous trompez, cela existe déjà et ça s’appelle le Trading Haute Fréquence (THF).

Le Trading Haute Fréquence, c’est la révolution des robots ?

Vous vous rappelez il y a 20 ans, quand on craignait que tous les métiers ne soient remplacés par des robots ? Et bien c’est un peu arrivé, et les traders n’ont pas été épargnés.

Il y a dix ans, on avait analysé que les traders passaient 70 ordres par jour sur un seul marché. Aujourd’hui, un trader haute fréquence passe 1 million d’ordres par jour sur cinq marchés différents.

Et vous vous en doutez, il est humainement impossible pour notre trader en costard d’acheter ou de vendre des actions aussi vite. La solution : des robots (comprendre “des logiciels”, pas de vrais robots avec des yeux et des bras mécaniques hein !).

Et aujourd’hui 2/3 des transactions aux États-Unis et 1/3 en France sont pilotés par des logiciels très très très élaborés.

Ok, mais quel est l’intérêt de ces robots traders ?

Le réel intérêt derrière tout ça : c’est la vitesse. Si vous n’avez jamais saisi l’adage “le temps c’est de l’argent” ; vous allez vite comprendre.

Imaginez que vous courez plus vite que tout le monde, où que vous allez, vous arriverez toujours premier. Ça a pas mal d’avantages d’être premier : au cinéma, vous aurez les meilleures places ; au marché, vous aurez les plus beaux légumes, etc. Eh bien pour les robots traders, c’est pareil, ils ont les actions au meilleur prix et peuvent les revendre bien plus cher. Et du coup, ils ont une énoooorme longueur d’avance sur les traders humains.

Un robot trader va 1 million de fois plus vite qu’un homme, et cela lui permet de vendre des milliers d’actions toutes les microsecondes, et donc de se faire mille fois plus d’argent. – Rappel : 1 microseconde = 0,000 000 1 seconde. – Autant vous dire que ces robots sont plus rapides qu’un clin d’oeil ou que le battement d’aile d’une mouche.

En tradant plus vite que leur ombre, ces traders haute fréquence amassent des milliards : en 2015 aux États-Unis, ils ont réalisé un bénéfice de 3,7 milliards de dollars.

Parlons technique : comment fonctionnent ces robots ?

Deux points : d’un côté l’intelligence, de l’autre la vitesse.

1. L’intelligence des algorithmes

C’est grâce aux super algorithmes. En fait, ce qu’on appelle un “robot trader” c’est surtout un algorithme programmé sur un ordinateur par des ingénieurs super intelligents.

En gros, un algorithme c’est des instructions écrites sous forme de code informatique. Dans ce cas précis, l’algorithme a pour commandement d’acheter ou de vendre en Bourse, d’anticiper les variations des cours… Et comme c’est un ordinateur et qu’il peut faire plus de choses que nous, eh bien on lui demande de faire tout ça très très trèèèès rapidement.

Les codes des algo des logiciels de trading automatique ne sont (évidemment) pas disponibles au public. Mais si vous vous demandez à quoi peut ressembler le code d'un logiciel – ici une partie du code du célèbre système d'exploitation GNU/Linux – voici un exemple.
Les codes des algorithmes des logiciels de trading automatique ne sont (évidemment) pas disponibles publiquement. Mais si vous vous demandez à quoi peut ressembler le code d’un logiciel – ici une partie du code du célèbre système d’exploitation GNU/Linux, un concurrent de Windows – voici un exemple.

Bref, les algorithmes c’est un peu le nerf de la guerre, sans eux, les ordinateurs ne sauraient pas spéculer, ce qui explique que ces formules magiques sont très précieuses et coûtent plusieurs dizaines de millions de dollars.

Toutes les firmes ont donc leurs propres algorithmes, qui ont pour la plupart des petits noms bizarres, entre le ridicule et le menaçant : Iceberg, Ninja, Sumo, Guerilla, etc., et il en existe des milliers.

2. La vitesse dans des câbles

Ces algorithmes perdraient toute leur valeur s’ils n’avaient pas la possibilité d’être utilisés à la vitesse de l’éclair. C’est pour cela qu’à la fin des années 2000, de nombreuses bourses ont amélioré leur réseau et leur système informatique. Ces nouveaux réseaux sont appelés les Dark Fiber : il s’agit de fibres VIP réservées à un seul client, en l’occurence à une seule Bourse.

Exemple : en 2010, une société de télécom va relier directement New York à Chicago (les deux grandes places boursières des USA). Le chantier est dingue car il consiste à installer une fibre privée sur 1200 km. Grâce à cette fibre, une information met à présent 0,0065 seconde pour traverser 1/3 des États-Unis. Parfait pour les traders haute fréquence.

La vitesse de transmission, c’est donc ce qui permet à nos speed traders d’avoir toujours une longueur d’avance, car ils achètent et revendent plus vite que n’importe qui.

L’importance de la proximité géographique : le cas de la Bourse de Paris

Si on vous dit “Bourse de Paris”, vous pensez certainement au Palais Brongniart, en plein coeur du 2e arrondissement parisien. Mais saviez-vous qu’à part des expos et quelques vernissages, plus rien ne s’y passe en rapport avec la Bourse ?

Eh oui, la Bourse de Paris a depuis quelques années déménagé à Londres, et plus exactement à Basildon, dans un énooooorme hangar méga protégé par des murs de 4m d’épaisseur (on dit même que si un avion s’écrase dessus, la Bourse continuera de tourner). Finis les traders qui hurlent dans une salle des marchés : la bourse de Paris n’est qu’un immense hangar informatique (un datacenter).

Bourse de Paris, à Basildon.
Bourse de Paris, à Basildon.

Vous vous demandez certainement pourquoi un tel déménagement ? Parce que la plupart des gros clients de la Bourse de Paris sont basés en Angleterre. Et dans le Trading Haute Fréquence, la proximité géographique est primordiale : en effet, plus on est prêt du centre financier, plus les transactions circulent rapidement (oui, tout se joue encore à la microseconde).

Pour gagner encore plus de temps, la Bourse Française héberge ses nombreux clients sur son serveur, contre la modique somme de 25 000€/mois. Oui, 25 000€ par mois pour un box qui permet d’être au plus près du serveur de la Bourse. Et la folie va encore plus loin, pour que personne ne soit avantagé, les messieurs de la Bourses vérifient au millimètre près la longueur du câble, qui doit être la même pour chaque client. Tout ça, ça s’appelle la Colocation.

Exemple de box avec plein de câbles reliés au serveur pour être très très rapide.
Sur cette photo, on voit un datacenter de Google. Malheureusement, les datacenters de la bourse ne sont pas dispo en photo mais ils doivent être assez similaires : plein de serveurs et plein de câbles, bien rangés.

Parlons concrètement : à part gagner plein d’argent, ils font quoi de mal ces robots ?

Le souci avec le Trading Haute Fréquence, c’est que les robots achètent et revendent tellement vite, qu’ils se fichent de savoir ce qu’ils achètent ou revendent. Avec ces logiciels, on perd totalement le contact avec l’économie réelle.

En gros, que l’on vise une compagnie d’électricité ou un marchand de café ; l’algorithme s’en moque, tout ce qu’il veut c’est faire des bénéfices, car c’est d’ailleurs pour cela qu’il a été créé. Et ça, ça peut faire de gros dégâts sur l’économie et sur les entreprises qu’il y a derrière.

Exemple concret : le 6 mai 2010, à 14h42’44”, le Dow Jones (le CAC 40 américain) se met à chuter d’un coup de 10% sans explication. Tous les voyants des sociétés cotées clignotent en rouge, des actions qui valaient 45$ passent à 0$ en quelques secondes… Ce crack boursier ne ressemblait à aucun autre ; alors imaginez la panique à Wall Street.

Chute du Dow Jones, le 6 mai 2010.
Chute du Dow Jones, le 6 mai 2010.

Que s’est-il vraiment passé ? Eh bien c’est un robot trader qui a tout fait dérailler. Les robots traders de Waddel & Reed (grand fond de pension américain) avaient pour ordre de vendre des milliards d’actions en très peu de temps. Un robot était donc programmé pour vendre 3000 contrats d’un coup…

Conséquence : TOUS les robots des autres firmes ont eu peur d’une baisse et ont tous vendu en masse, sans que personne ne puisse intervenir.

Comment ça s’est fini ? C’est la Bourse de Chicago qui a rattrapé le coup : pour stopper l’effondrement, elle a suspendu les marchés pendant 5 secondes (en gros elle a éteint tous les écrans), ce qui a permis à tous les algorithmes de repartir sur des bases plus “saines”.

Conclusion : Tout ce chaos a duré 14 minutes : on l’a appelé le Flash Crash (ou Krash éclair). 14 minutes, ça n’a l’air de rien, mais ça a fait un peu de dégât : 150 millions d’euros de perte pour les investisseurs. Alors imaginez si cela avait duré plus longtemps… On aurait sûrement vu des usines fermer.

Si vous voulez en savoir plus, je vous conseille ce super livre de Michael Lewis.

Ce qu’il faut vraiment réaliser derrière tout ça, c’est qu’en plus de se faire plein d’argent en risquant de faire couler les entreprises ; ces robots manipulent les marchés boursiers en faisant croire à des hausses ou à des baisses, pour induire en erreur les autres robots et les traders humains en costard.

Voici quelques techniques de manipulation des marchés boursiers utilisées par ces robots

Il existe principalement deux pratiques de trading considérées comme illégales par la Securities Exchange Commission (SEC) car elles manipulent les cours, et sont donc NORMALEMENT interdites sur les marchés. Malheureusement, ces pratiques sont très difficiles à détecter à cause de la vitesse impressionnante à laquelle elles sont exécutées.

1. Le Quote Stuffing

Comme je le disais, la rentabilité d’un trader à haute fréquence est liée à la vitesse : il saisit des ordres mille fois plus rapidement que ses concurrents. La stratégie de Quote Stuffing a donc pour objectif de ralentir ou d’accélérer les activités des autres traders ; tout cela, en envoyant des centaines d’ordres à la seconde.

En gros, imaginez que vous êtes au resto avec 20 personnes, que vous commandiez tous une assiette de frites, et que 2 minutes plus tard alors que le cuisinier fait chauffer l’huile vous annulez les 20 commandes… 1) c’est pas cool, 2) ça sème le trouble.

C’est un peu la même chose qu’il se passe avec le Quote Stuffing, car ces ordres envoyés par centaines vont saturer les serveurs informatique, et vont brouiller les analyses des autres traders (et du coup ils vont faire n’importe quoi, et perdre plein d’argent).

2. Le brouillage ou smoking

Cette stratégie illégale de manipulation de cours boursier est l’une des plus utilisées par les traders à haute fréquence. Elle consiste à proposer aux traders humains plus lents, différents prix attractifs à l’achat ou à la vente sur un titre, et de les modifier juste avant la réalisation de la transaction (pas très honnête tout ça).

C’est comme si un vendeur vous annonce que l’ordinateur qu’il veut vous vendre coûte 100€, HOP vous vous précipitez dessus, et au moment de taper votre code de carte bancaire sur la machine, vous voyez écrit 1 000€ au lieu des 100€ annoncés.

Et sur le long terme, quels sont les risques du Trading Haute Fréquence ?

  • On risque de perdre le contrôle des algorithmes, et voir se reproduire des Flash Crash aussi conséquents que celui de 2010, tout cela sans que l’on puisse réellement intervenir (de toute façon, ça va trop vite pour nous).
  • On risque de repousser les investisseurs humains, qui face à de tels concurrents savent qu’ils n’ont aucune chance, et ne prendront pas le risque d’investir leur argent dans les entreprises (et ça, c’est pas cool pour les entreprises, et pour l’économie).

Pour finir…

Si le sujet vous intéresse et que vous voulez en savoir davantage, je vous invite à regarder ce documentaire hyper passionnant : Les nouveaux loups de Wallstreet. Vous y apprendrez beaucoup de choses sur le monde obscure du trading haute fréquence.

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Rédactrice — diplômée en littérature, passionnée de philosophie et de plein de trucs cool qui font réfléchir.

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